Capturer le vent d'un volcan
Immersion sonore #3
Quand j’étais enfant, je rêvais de capturer le vent.
Je m’étais inventé un personnage qui parcourait le monde pour les collecter et les enfermer dans de petites boîtes en verre capables d’en préserver chaque nuance.
Je collectionnais les vents comme des fragments multisensoriels du réel, des échantillons de temps et d’espace. Minutieusement triées dans un ordre que moi seul pouvais comprendre, ces boîtes me permettaient d’entrer en résonance avec des lieux lointains.
Mes boîtes portaient l’ambition de rappeler au monde que nous sommes vi.vent.
Parfois, je les rouvrais.
Je les portais contre mes oreilles pour en écouter le souffle,
j’y plongeais mes mains pour en sentir la température et l’humidité,
je prenais de grande inspiration pour en capter l’odeur,
et je regardais le verre à la lumière du jour, attentif aux mouvements.
Tiens, ouvres-en donc une ou deux…
Boite 1
Boite 2
Boite 3
Quelques secondes me suffisaient pour distinguer un vent du désert de celui d’une île du Pacifique.
Mes explorations imaginaires répétées m’ont appris à déceler les subtilités du vent.
Le vent est un messager.
Ses mouvements complexes transportent ce qui a été, ce qui est ailleurs et parfois ce qui vient… Comme lorsqu’il se lève avant les tempêtes.
Il diffuse les informations d’un paysage à la manière du réseau souterrain des champignons révélant l’état d’une forêt.
Le vent est silencieux.
Sa voix n’existe que dans la rencontre.
Il lui faut une matière à traverser, une surface à faire vibrer : un tympan, une porte, une voile.
Sans l’autre, le vent est muet.
Je n’ai jamais réussi à mettre le vent en boîte.
Mais j’ai appris à l’enregistrer, à en capturer une partie de son essence grâce au son.
Cela demande patience, technique et pratique.
Le vent est libre, sauvage, imprévisible et nous amène toujours aux frontières de la saturation.
Cet article vous emte dans ma quête des vents d’altitude.
Ceux qui nous obligent à gainer le corps et à ancrer nos pas.
Ceux qui s’engouffrent dans les vêtements et font vibrer la chair.
Ceux qui peuvent se métamorphoser en une seconde et nous font sentir comme une feuille fragile d’automne.
Je veux enregistrer le vent qui tourne.
Parce que moi aussi, j’ai besoin d’un mouvement.
Tourner une page.
Rompre certains schémas.
Donner de l’élan à ce qui cherche à naître.
J’ai donc choisi le point culminant du territoire où je me trouve : le Mont Agung, à Bali.
Volcan sacré qui abrite la demeure des dieux et relie la terre au divin.
Il est minuit lorsque nous commençons l’ascension, espérant atteindre le sommet à l’aube.
Je suis accompagné de Tristan, mon frère de cœur ainsi qu’un guide local.
Un temple marque l’entrée du chemin.
Ses portes majestueuses ouvrent le passage vers la montagne.
La nuit dissimule l’inclinaison de la pente et laisse naître sur nos visages des sourires d’excitation.
Nous prenons le temps de nous recueillir, de déposer des offrandes et de demander la bénédiction pour l’ascension.
La montée est difficile :
2 200 mètres de dénivelé,
des pentes sauvages et abruptes,
des pierres tranchantes qui écorchent nos semelles,
des passages d’escalade où le regard s’agrippe à la roche pour guider chaque appui.
À la lueur de nos frontales, le paysage ne se révèle que par fragments, et les ravins qui nous entourent sont relégués au rang de suppositions, comme pour tenir le vertige à distance.
Nos pauses sont brèves.
Le vent glacial nous pousse à rester en mouvement.
Si j’avais pu l’enfermer dans une boîte, je l’aurais classé parmi les vents qui mordent la peau.
Nous nous retournons de temps en temps pour regarder Bali qui s’étend devant nous, ses formes révélées par la constellation discrète des lumières des villages.
Avec Tristan, nous alternons silences introspectifs et contemplatifs.
Je comprends que ces deux états relèvent du même geste : regarder avec le cœur. Vers l’intérieur, vers l’extérieur.
Par les mots, nous redessinons la cartographie de nos vies et cherchons comment vivre plus fidèlement à ce que nous sommes, ou croyons être.
La marche nous connecte à l’infini.
Dans l’effort et l’altitude, tout semble redevenir possible.
Nous atteignons le sommet alors que le soleil dort toujours sous l’horizon. Notre guide nous prépare une boisson chaude.
Je ressens une paix profonde.
Plus on est haut, plus on est proche.
Proche de quoi ?
De tout.
Les premières lueurs révèlent le mont Rinjani, sur l’île voisine de Lombok, et apportent avec elles un vent puissant qui traverse mon corps.
Ce vent m’est étrangement familier.
J’ai le sentiment qu’il me serre dans ses bras avec maladresse.
Comme mon grand-père autrefois dont les élans de tendresse étaient toujours empreints de l’appréhension de trahir la figure de l’homme fort que cette époque avait forgée.
Mais le froid glacial me rappelle vite que nous ne sommes ici que des invités de passage.
J’installe mon matériel.
Casque sur les oreilles, volume élevé,
j’ai la sensation que deux mains pressent mes tempes pour ancrer le son dans mon corps.
J’appuie sur REC.
Mes boîtes en verre auraient cédé sous la force de ce vent.
Le vent pousse ou retient.
Éloigne le proche.
Rapproche le lointain.
Ses tourbillons me ramènent pourtant les rires et les voix des autres randonneurs…
Je m’éloigne.
Je change l’orientation des micros.
Rien n’y fait.
Ils sont là.
Une frustration monte :
ne pas être en tête à tête avec le vent.
Ce n’est pas la première fois que l’empreinte sonore humaine s’invite dans mes rendez-vous avec le vivant.
Les avions quadrillent le ciel.
Les machines atteignent les lieux les plus reculés.
Les routes s’insinuent dans les paysages les plus préservés.
Longtemps, cela a nourri une colère qui a peu à peu empiété sur ma relation avec la nature.
Mon attention était guidée par la peur d’entendre l’humain plutôt que par le désir d’écouter le monde.
Puis j’ai compris :
le sauvage compose désormais avec notre présence sonore.
Alors j’apprends à écouter autrement.
À percevoir la poésie dans la rencontre entre les sons du vivant et ceux de l’homme.
Ce jour-là, j’ai enregistré le vent mêlé au souffle des hommes.






